Concert spirituel – 4e dimanche de Carême (Laetare)

Concert Spirituel

Bach à Fondettes

Il y a moins d’un an, nous avons entendu dans cette église l’intégralité de La Passion selon saint Jean de Jean-Sébastien Bach, dans une version pour chœur, orgue et continuo. En écho à ce concert mémorable, celui de ce dimanche reprend plusieurs des chorals qui ponctuent cette œuvre majeure. Ces chorals vont encadrer l’un des grands motets du Kantor de Leipzig, autre œuvre chorale parmi les plus remarquables du compositeur, enfin des pièces pour orgue seul permettront de mettre en valeur les couleurs de notre bel orgue, conçu spécialement pour notre église de Fondettes en 2022

Les œuvres pour orgue

Si l’on doit associer un instrument au compositeur, c’est inévitablement l’orgue qui vient à l’esprit. Il faut dire que le corpus légué par Bach est impressionnant tant en quantité – quelque 250 œuvres authentiques sans compter nombre de fragments, de variantes, de titres à l’attribution incertaine – que par la variété et la richesse musicale. Le fléchage de ces compositions est également varié : usage liturgique, didactique, occasionnel etc. Et l’on ne peut que se réjouir de savoir qu’on ignore encore certaines de ces œuvres. Ainsi, le 17 novembre 2025 ont été créées deux chaconnes inédites (en ré mineur et en sol mineur), deux titres de jeunesse parfaitement authentifiés et qui s’étaient égarés dans les méandres de l’histoire. Le catalogue général des œuvres de Bach (BWV), enrichi donc de deux opus, atteint déjà le numéro impressionnant de 1179.

Une grande partie des œuvres pour orgue date de la période (1708-1717) où le compositeur à Weimar occupe le poste d’organiste et de premier violon à la chapelle du duc de la ville.

Prélude en sol majeur BWV 541

Le Prélude, auquel est associée une Fugue qui ne sera pas entendue aujourd’hui, remonte à cette période si prolifique. Même si la pièce n’est pas datée par le compositeur et si elle ne nous est parvenue que par une deuxième voire une troisième main, certains éléments stylistiques vont dans ce sens : une filiation évidente avec l’école italienne – on se souvient que Bach admirait Vivaldi à qui il a « emprunté » plusieurs concertos pour violon qu’il a adroitement convertis en concertos pour clavier – et aussi avec la cantate Ich hatte viel Bekümmernis (J’avais grande affliction) (BWV 21) composée probablement en 1713 et donnée l’année suivante : le thème principal du chœur initial est une reprise du sujet de la fugue qui suit le prélude mais transposé dans une tonalité mineure. Ce Prélude et Fugue BWV 541 aurait pu servir de paraphrase instrumentale lors de l’exécution de la cantate.

Ce Prélude est coruscant et jubilatoire. Il débute pour une « improvisation écrite » qui, en quelques secondes, énonce deux des éléments principaux : l’arpège ascendant et la gamme descendante. Ainsi, en peu de temps l’organiste parcourt une large partie des claviers en alternant l’un et l’autre, dans cette tonalité ici si joyeuse de sol majeur. Les doigts de l’instrumentiste étant maintenant bien déliés apparaît un troisième élément plus harmonique issu de la tradition vivaldienne : les accords répétés. Le Prélude ira à son terme en superposant ces éléments, même si la gamme semble prendre le pas sur l’arpège.

Fugue en sol majeur BWV 577

Dans la même tonalité que le Prélude précédent mais d’un caractère tout autre est cette Fugue dont l’attribution à Bach est parfois sujette à discussion. Cette fois c’est le caractère dansant qui est mis à l’honneur, le sujet étant une gigue, danse vive d’origine anglaise ou irlandaise en rythme ternaire, souvent utilisée par les compositeurs baroques comme mouvement ultime d’une suite.

Le sujet de la fugue est particulièrement étendu sue six longues mesures. Il est caractérisé par le rythme de la première mesure avec ses notes répétées et ses sauts ascendants :

Fugue en sol majeur BWV 577
Fugue en sol majeur BWV 577

Dès la mesure suivante s’enchaînent des flots de croches joyeux et ininterrompus. Les trois entrées suivantes se présentent d’abord aux claviers manuels puis au pédalier suivant les caractéristiques de cette forme musicale. Lorsque le pédalier a terminé d’exposer son propos, l’écriture s’allège à trois voix puis à deux, avant que dans sa noblesse le pédalier expose à nouveau le sujet, et l’écriture s’épaissit progressivement pour se fixer à quatre parties jusqu’à la brillante conclusion.

Gustav Holst, l’auteur des fameuses Planètes, en a tiré une Fugue à la Gigue pour orchestre.

Fugue en sol mineur BWV 578

Cette Fugue est chronologiquement antérieure à la précédente ; elle a été composée lorsque Bach était organiste à Arnstadt entre 1703 et 1707, avant de rejoindre Weimar. Souvent appelée Petite Fugue, elle présente deux similarités avec la présente. L’une comme l’autre ne sont pas précédées d’un prélude – c’est suffisamment rare pour le repérer – et les deux, toutes deux à quatre voix, partagent la quinte ascendante initiale de leur incipit :

Fugue en sol mineur BWV 578
Fugue en sol mineur BWV 578

Mais si la précédente est en sol majeur, celle-ci est en sol mineur. Son caractère est bien différent, on passe de la danse enjouée à une musique molto serioso. Les quatre entrées de la fugue s’étagent progressivement vers le grave, le pédalier entrant cette fois encore le dernier. Le divertissement qui suit reprend comme il se doit les principaux éléments de l’exposition, qu’il s’agisse de la première mesure franchement reconnaissable ou de brefs motifs épars plus subtils. Le sujet de la fugue est redonné au pédalier dans la tonalité relative de sib majeur, et c’est encore le pédalier qui le reprend un peu plus tard dans sa couleur initiale pour terminer brièvement la pièce.

Le thème principal de L’Art de la fugue, chef d’œuvre instrumental de la dernière période de la vie de Bach – il y travailla du début des années 1740 à sa mort – est fortement apparenté au sujet de cette Fugue.

Le grand chef d’orchestre Leopold Stokowski en a réalisé une orchestration qui a connu ses heures de gloire.

Les motets

Le motet (de l’ancien français mot) est l’une des formes musicales vocales les plus illustrées depuis le XIIIe siècle jusqu’à la fin de la période baroque. Il se décline sous plusieurs aspects suivant les époques et les régions. Généralement il prend comme support un texte biblique en latin et dès la Réforme en langue vernaculaire, principalement dans les contrées germaniques (c’est dans les années 1530 que Luther traduit la Bible en allemand). Contrairement à la cantate où l’orchestre est doté d’une riche partition, dans un motet la part belle est donnée à la voix, la partie instrumentale, quand elle existe, ne fait qu’assurer le continuo ou doubler les voix.

Dans l’héritage de Schütz, Bach a participé à l’essor de cette forme au point de la sublimer et de laisser peu de place à une succession éventuelle. Pourtant, si on connait de Bach près de 200 cantates sacrées – les musicologues s’accordent pour dire qu’il y en a peut-être autant de perdues – seuls sept motets lui sont attribuées de façon certaine, numérotés BWV 225 à 230 ainsi que le motet BWV 118 classé par erreur dans la liste des cantates, bien que sur l’autographe authentifié soit indiqué Motetto. S’y ajoutent quelques fragments et des partitions à l’authentification douteuse.

On sait peu de choses sur les occasions précises pour lesquelles ces motets de Bach ont été composés. On sait seulement que la plupart ont été préparés pour des cérémonies funèbres (funérailles ou commémorations de défunts) et tous datent de la période Leipzig, ville que Bach rejoint en 1723 jusqu’à sa mort C’est la longue période qui verra la production des œuvres de grande maturité – la plupart des Cantates, les Passions, le Magnificat… À l’église Saint-Thomas, l’usage du motet est fréquent et, jusque là, le chœur puisait dans des recueils anciens pour les services religieux, funèbres notamment. Mais l’usure de ces motets tant de fois rabâchés a très certainement décidé Bach à en composer de nouveaux, plus conformes à son talent.

Si l’on se rappelle qu’après sa mort, Bach tomba dans l’oubli avant de connaître une résurrection définitive au XIXe siècle avec Mendelssohn, ses motets font partie des très rares œuvres dont la production est ininterrompue depuis leur création, notamment dans le répertoire du chœur de l’église Saint-Thomas.

Contrairement aux cantates pour lesquelles le texte est préparé par un librettiste, c’est Bach lui-même qui élit les textes, bibliques et autres, sur lesquels il va bâtir son motet.

Musicalement, les Motets de Bach exigent une grande virtuosité, une endurance rare, la capacité de changer très rapidement et souvent d’atmosphère, au gré des textes et des enchaînements de mouvements. L’écriture pour double chœur pour la majorité favorise des formes contrapuntiques telles que le canon ou la fugue, alternant avec des numéros carrément harmoniques comme les chorals. L’usage d’un accompagnement n’est jamais signifié sur la partition. Liberté est donc donnée à l’interprète de l’associer ou non au chœur, par doublure des voix.

Motet Jesu, meine Freude

A priori, le titre (Jésus ma joie) peut porter à confusion car il s’agit bien d’un « motet funèbre » résultant d’une commande faite au compositeur au début de son séjour à Leipzig (1723), pour accompagner un office religieux à la mémoire d’une riche veuve. C’est le plus élaboré de tous les motets de Bach et le plus long. En 11 numéros s’y enchevêtrent en alternance deux textes : le poème en six strophes Jesu, meine Freude – qui donnera son nom au motet – de Johann Franck, mis en musique par Johann Crüger en 1653 sous forme de choral et bien connu par les communautés de la Réforme qui l’utilisent dans leur culte (numéros impairs), et des extraits du chapitre 8 de l’Épître de saint Paul aux Romains (numéros pairs).

Pas de double chœur ici mais un chœur unique réparti en cinq voix, trois de femmes et deux d’hommes. La structure globale du motet est en miroir, c’est-à-dire en symétrie inversée. Au choral initial fait écho le choral terminal, au chœur n°2 répond le chœur n°10 ainsi de suite, le numéro central étant la fugue magistrale, véritable clé de voûte de cette architecture impressionnante.

Les numéros impairs développent les six strophes du choral. Chaque strophe est conçue différemment, mais la mélodie initiale reste repérable. En voici le début.

Jesu, meine Freude

Bach utilisera cette mélodie de choral par ailleurs dans plusieurs de ses cantates et lui consacrera un choral pour orgue (BWV 610).

Les numéros pairs mettent en lumière les versets de l’Épître aux Romains.

1. (verset 1)

Jésus, ma joie, la pâture de mon cœur, Jésus, mon trésor. Ah, longtemps, ah, longtemps, mon cœur a souffert et t’a attendu ! L’agneau de Dieu, mon fiancé, près de toi sur terre, rien ne me sera plus cher.

Le choral initial présente la mélodie dans un contexte harmonique à quatre voix en homophonie (chaque syllabe est prononcée simultanément par toutes les voix), engendrant ainsi une certaine solennité.

2. Romains 8, 1

Il n’a plus maintenant rien de condamnable pour ceux qui sont le Christ Jésus, pour ceux qui ne marchent pas sur le chemin de la chair mais sur celui de l’esprit.

Le chœur est riche de ses cinq voix. Deux parties résolument homorythmiques, marquées par des nuances franches – ce qui est rare chez Bach – qui évoquent l’écho, alternent avec deux parties a contrario contrapuntiques. La première de ces deux parties se repère par ses répétitions de notes qui passent d’une voix à l’autre, système qui apparaîtra mais plus discrètement dans la section finale.

3. (verset 2)

Sous ta protection je suis à l’abri des tempêtes de tous ennemis. Que Satan soit en rage, que l’ennemi soit en fureur. Jésus est avec moi. Si maintenant il tonne et il fait des éclairs, si le péché et l’enfer terrifient, Jésus me protègera.

Le chœur s’enrichit d’une cinquième voix, les voix d’accompagnement sont plus fluides, l’homophonie s’efface progressivement au profit d’un riche contrepoint plutôt inhabituel à ce point dans ce type de choral.

4. Romains 8, 2

Car la loi de l’esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus m’a affranchi de la loi du péché et de la mort.

Seules les voix de femmes réparties en trois pupitres sont convoquées pour ce bref mouvement à l’atmosphère diaphane. Le compositeur associe les voix deux à deux alors que la troisième voix mène son propre chemin, en modifiant sans cesse les associations.

5. (verset 3)

Défions le vieux dragon, défions la vengeance de la mort, défions la peur aussi ! Rage, monde et attaque ; je me tiens ici et je chante dans le calme de la certitude. La force de Dieu prend soin de moi ; la terre et le gouffre tombent en silence, même s’ils rugissent.

Le chœur conserve les cinq voix. Dans cette variation, la mélodie initiale se devine plus qu’elle ne s’entend. Ce numéro sensiblement plus développé alterne passages verticaux et contrapuntiques. La mise en lumière de certaines syllabes est remarquable. En voici deux exemples : Trotz (beaucoup plus sonore que son équivalent français dépit) sonne comme un cri dès le début et à plusieurs reprises, tandis que dans un second temps Tobe (rage) monte des profondeurs du chœur (voix de basse) par un mouvement ascendant et violent aisément repérable.

6. Romains 8, 9

Vous, vous n’êtes pas dans la chair, mais plutôt dans l’esprit, puisque l’esprit de Dieu habite en vous. Mais qui n’a pas l’esprit du Christ n’est pas de lui.

Le chœur est au grand complet pour ce monument choral. Le sujet de la magistrale fugue à cinq voix débute par une note répétée, rappelant le 1er verset (n°2) puis se développe par une vigoureuse vocalise sur geistlich (dans l’Esprit). Mais la fugue s’interrompt pour laisser place à une seconde section d’un caractère bien différent dans un tempo ralenti et une écriture en blocs harmoniques, colorant les paroles Mais qui n’a pas l’esprit du Christ n’est pas de lui.

7. (verset 4)

Au loin, avec tous les trésors ! Tu es mon plaisir, Jésus, ma joie ! Au loin, vous, vains honneurs, je ne veux pas vous écouter, restez inconnus à moi ! Misère, détresse, torture, honte et mort, bien que je doive souffrir beaucoup, ne me sépareront jamais de Jésus.

Une des cinq voix disparaît, la mélodie est retrouvée, son accompagnement est encore plus orné que dans les deux premières présentations du choral.

8. Romains 8, 10

Cependant si le Christ est en vous, alors le corps est mort en raison du péché ; mais l’esprit est la vie en raison de la justice.

Faisant écho au 4, toujours par le jeu du miroir, ce numéro est encore un trio. Si au n°4 seules les voix aiguës étaient concernées, cette fois, ce sont les trois voix graves (alto, ténor et basse) qui sont sollicitées. L’usage d’un mètre ternaire apporte tout d’abord un climat pastoral et doux. Mais les modulations successives et resserrées assombrissent le climat. De nouveau, la syllabe Geist (Esprit) se combine en longues vocalises d’une voix à l’autre, vocalises se prolongeant sur Leben (vie), avant une conclusion en suspens.

9. (verset 5)

Bonne nuit, existence qui chérit le monde ! Tu ne me plais pas. Bonne nuit, péchés, restez au loin, ne revenez jamais à la lumière ! Bonne nuit, fierté et gloire ! À toi absolument, vie de corruption, on doit souhaiter bonne nuit !

Les quatre voix se répartissent en trois voix de femmes et une voix de ténor. Pas de basse donc, ce qui donne une légèreté toute particulière à ce numéro. La mélodie se fait attendre, elle constituera exclusivement la voix d’alto et sera énoncée non plus d’un seul tenant mais avec des pauses intermédiaires. Un climat de grande douceur tel une berceuse naît de ce numéro qui illustre bien les premières paroles du verset : Gute Nacht, o Wesen (Bonne nuit, existence).

10. Romains 8, 11

Donc maintenant puisque l’esprit de celui qui a ressuscité Jésus des morts fera vivre vos corps mortels, en raison de son esprit qui habite en vous.

En symétrie, il reprend du n°2 le début homophonique, quand bien même certaines voix bougent d’une syllabe à l’autre. Dans un second temps, l’homophonie se dilue progressivement en un contrepoint qui reprend des éléments déjà exposés comme les notes répétées ou les vocalises. Cette fois c’est la première syllabe du verbe wohnet (habite) qui est mise en valeur par les vocalises qui se répartissent dans toutes les voix, hormis la dernière vocalise confiée à la voix aiguë sur le mot Geist (Esprit) qui donne poids à l’espérance qui ressort de cette musique réconfortante, parfois même joyeuse. Cela ne doit pas surprendre dans un office composé pour la mémoire d’un défunt, le choix des versets de l’Épître aux Romains témoigne de l’espérance que le compositeur veut transmettre.

11. (verset 6)

Reculez, vous esprits de tristesse, car mon maître de joie, Jésus, arrive ici. Pour ceux qui aiment Dieu, même leurs soucis doivent être du pur sucre. Bien que j’endure moquerie et honte ici déjà néanmoins tu restes avec moi-même dans le chagrin Jésus, ma joie.

Par ce dernier verset nous retrouvons à l’identique la musique du verset initial, refermant telle une parenthèse le livre de ce motet.

Les chorals dans la Passion selon saint-Jean

La Passion selon Saint-Jean est contemporaine du motet Jesu, meine Freude car elle a été créée, au moins dans sa version première, lors du Vendredi Saint de 1724 à Leipzig.

Les personnages principaux de cet oratorio sont Jésus, Pierre, Pilate, une servante, un garde. Le chœur prend le rôle des groupes humains (la foule, les grands prêtres…). Quant à l’Évangéliste, très sollicité, fonction lui est attribuée de raconter et faire défiler l’action. À côté des textes bibliques, les commentaires poétiques mis en musique dans les grandes arias sont réservées à des solistes qui ne sont pas des personnages bibliques.

La partition est ponctuée de chorals que l’on peut considérer comme les cantiques de la tradition réformée, permettant à l’assemblée de participer à l’office en les chantant. Les mélodies de ces chorals sont puisées dans le répertoire traditionnel, connu par tous les fidèles. Les textes de ces cantiques sont également des commentaires poétiques au fil du texte. L’harmonisation à quatre parties est systématiquement homophonique.

Le concert de ce dimanche n’oublie pas que l’Église est en temps de carême. Il en propose six, répartis sur tout le concert. Les six chorals sont choisis dans l’ordre du déroulement de La Passion.

Choral O grosse Lieb.

O l’amour immense, l’amour sans commune mesure,
Qui t’a conduit sur ce chemin de martyre !
J’ai vécu dans les joies et les plaisirs du monde,
Et tu dois souffrir !

C’est quasiment le début du passage évangélique, après l’arrestation de Jésus par Judas et « la cohorte des grands-prêtres et des pharisiens » (Jn 18, 3) qui l’accompagne.

Choral Christus, der uns selig macht.

Jésus, qui nous a donné la félicité,
N’a fait aucun mal,
Pour nous, pendant la nuit,
Comme un voleur il fut pris,
Conduit devant des gens sans Dieu,
Et faussement accusé,
Raillé, honni, de crachats souillé,
Comme le dit l’Écriture.

Il se chante au début de la seconde partie de La Passion, juste après le triple reniement de Pierre et le triple chant du coq qui a trahi l’amertume du disciple.

Choral Durch dein Gefängnis, Gottes Sohn.

À travers ta prison, Fils de Dieu,
Nous est venu la liberté,
Ta geôle est le trône de miséricorde,
Le refuge de tous les dévôts ;
Car si tu n’avais été réduit en esclavage,
Notre esclavage eût été éternel.

Jésus est dans le prétoire, face à Pilate qui l’interroge : « Es-tu le Roi des Juifs ? » (Jn 18, 3)

Choral In meines Herzens Grunde.

Au fond de mon cœur
Seuls ton nom et ta croix,
Brillent à tout moment et en tout temps,
Et là repose ma joie.
Que ton image de consolation
M’apparaisse dans ma détresse,
Toi, Seigneur, dont la tendresse
A répandu son sang jusqu’à la mort.

Pilate vient de livrer Jésus qui, portant sa croix, est amené « à l’endroit que l’on appelle Lieu-du-crâne, et qui se nomme en hébreu Golgotha » (Jn 19, 17)

Choral O hilf, Christe, Gottes Sohn.

Ô Christ, Fils de Dieu,
Que tes souffrances nous aident,
Que toujours soumis à toi
Nous écartions de nous le péché ;
Pensons avec effroi
A ta mort et à sa cause,
Pour que, mêmes pauvres ou faibles,
Nous t’offrions des actions de grâce.

Après la mort du Fils de Dieu, à la demande des Juifs, les soldats enlèvent le corps de Jésus sans lui casser les jambes, comme aux deux larrons crucifiés avec lui, mais en lui transperçant le côté « d’où il jaillit du sang et de l’eau. » (Jn 19, 34) La musique est identique à celle du choral O grosse Lieb, transposée un demi-ton plus haut.

Choral Ach Herr.

Ah ! Seigneur, qu’à la dernière heure
Ton ange bien-aimé porte mon âme
Dans le sein d’Abraham ;
Que dans le sommeil de sa demeure le corps,
Doucement, sans aucun tourment ni peine,
Repose jusqu’au jour du jugement dernier !
Alors réveille-moi de la mort,
Et que mes yeux de te voir
Se réjouissent, ô Fils de Dieu,
Mon Sauveur et le Trône des Grâces !
Seigneur Jésus, entends-moi,
Je te louerai éternellement !

Le noble Joseph d’Arimathie obtient de Pilate l’autorisation de le laisser emporter le corps de Jésus, afin de l’ensevelir dans un tombeau neuf. C’est le dernier numéro musical de La Passion selon Saint-Jean, probablement ajouté postérieurement par le compositeur. Il n’est pas rare de l’entendre dans les paroisses catholiques lors des offices de la Passion chanté par la chorale ou simplement joué à l’orgue le Dimanche des Rameaux ou le Vendredi Saint.

Jean-Clément JOLLET
Auteur

Passion selon saint Jean, BWV 245 (1724)

Johannes Passion - O große Lieb

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2, 4 ou 5 ?

Le Nouveau Testament nous invite à vivre quatre textes de la Passion, un par évangéliste (Marc, Matthieu, Luc et Jean).

Combien de Passions Bach a-t-il écrites ? À en croire son fils Carl Philipp Emanuel et son élève Agricola, les deux auteurs de sa nécrologie, Bach a composé « cinq Passions, dont une pour double chœur ».

Bach s’est penché sur chacun des quatre textes sacrés. Deux partitions nous sont parvenues intégralement : la Passion selon saint Jean, BWV 245 (1724) et la Passion selon saint Matthieu BWV 244 (1727) nécessitant un double chœur. C’est sans doute à cette dernière que la notice nécrologique fait allusion.

Le catalogue de l’œuvre de Bach recense aussi sous la référence BWV 246 la Passion selon saint Luc. Cependant les recherches musicologiques ont rapidement montré que l’attribution à Bach était plus que douteuse, et depuis lors, le catalogue l’a reléguée dans la catégorie « œuvres apocryphes ou anonymes ». Certes, il en existe une copie de la main de Bach datée de 1730 ; mais tout laisse à penser que c’est une copie pour l’usage immédiat.

La cote suivante dans le catalogue concerne la Passion selon saint Marc, BWV 247. Si le livret est conservé, la musique en est hélas perdue. Plusieurs reconstitutions ont été proposées en partant d’autres œuvres du compositeur, style parodique fréquent à cette période, aucune ne s’est révélée concluante.

La musique de la cinquième Passion dont parle la notice reste, à ce jour, égarée. On en connaît cependant le livret, composite, semblant emprunter à des travaux antérieurs du cantor.

Bach à Leipzig

« Puisque nous n’avons pas pu obtenir le meilleur, nous devons nous contenter d’un médiocre ». C’est ainsi que l’un des membres du Conseil de Leipzig a accueilli l’élection de Bach au poste de cantor de Saint-Thomas, le « meilleur » étant pour lui Telemann – auteur de 46 Passions dont aucune n’est restée dans la mémoire de l’Histoire – sinon Graupner, ces deux compositeurs ayant décliné l’offre. Sa fonction y est harassante : son poste musical à Saint-Thomas l’oblige à composer, recopier, diriger ses propres œuvres le dimanche, des Matines aux vêpres. Lui est confiée également la responsabilité d’organiser la musique dans les principales églises de la ville. En outre, il doit enseigner le catéchisme luthérien et le latin, et lui reviennent aussi parfois des séances de surveillance dans cette école de Saint-Thomas qui accueille, dans des conditions rudes, des jeunes déshérités.

Arrivé en 1723, Bach y restera 27 ans, jusqu’à sa mort. C’est pendant cette longue période qu’il compose l’essentiel de ses joyaux sacrés : un nombre considérable de cantates (il doit en préparer une chaque semaine pour l’office du dimanche suivant au moins pendant cinq ans, mais seules nous sont connues celles des trois premières années ; sur les 300 cantates sinon davantage qu’il aurait composées tout au long de sa vie et dont seules 200 nous sont parvenues, au moins 250 dateraient de cette période !) –-, le Magnificat, la Messe en si mineur, l’Oratorio de Noël et les Passions.

Du début à la fin

L’année suivant son installation à Leipzig, Bach est invité à produire une Passion pour être interprétée lors des vêpres du Vendredi Saint en l’église Saint-Nicolas (la proposition d’une Passion annuelle se faisait alternativement dans les deux églises Saint-Thomas et Saint-Nicolas). C’est donc en 1724 que fut terminée et donnée la Passion selon Saint-Jean.

Cependant, le compositeur la remettra sur le métier à plusieurs reprises, la dernière fois en 1749, l’année avant sa mort. Chaque nouvelle mouture a été établie pour que l’œuvre soit adaptée au lieu de l’exécution. Le manuscrit autographe initial ayant été perdu, les interprétations actuelles prennent en compte principalement la version suivante (1725), en se référant autant que faire se peut à la première version pour ce qui est de l’instrumentation, puisqu’on connait les instruments qui étaient à la disposition de Bach en 1724.

Au fil de l’œuvre

D’après le cahier des charges, Bach ne peut composer que de la musique non théâtrale. Pourtant, sa première Passion, traitée en oratorio, relate avec une puissance toute opératique l’action décrite par saint Jean. Bach n’a composé aucun opéra, mais ses deux Passions en sont des témoins à peine détournés.

Le livret n’est pas signé. Bien entendu, le texte de saint Jean, dans sa traduction allemande par Luther, est l’élément principal. Pour les paraphrases qui servent de support aux arias, Bach emprunte à des poètes de l’époque, principalement Brokes (auteur en 1712 d’une « Passion-oratorio » mise en musique par plusieurs contemporains, Telemann et Haendel en étant les plus célèbres).

La Passion selon Saint-Jean est clairement divisée en deux parties. Un tel découpage permettait l’insertion d’une homélie (pouvant durer une heure, paraît-il…) entre les deux. La première partie se termine au reniement de Pierre, la seconde à l’ensevelissement du Christ.

Pour ce qui est du texte biblique, les personnages sont Jésus, Pierre, Pilate, une servante, un garde qui interviennent essentiellement dans les récitatifs. Le chœur prend le rôle des groupes humains (foule, grands prêtres…). Quant à l’Évangéliste, très sollicité, fonction lui est attribuée de raconter et faire défiler l’action. S’y ajoutent les commentaires poétiques mis en musique dans les arias réservés à des solistes qui ne sont pas des personnages bibliques.

La partition est ponctuée de chorals que l’on peut considérer comme les cantiques de la tradition réformée, permettant à l’assemblée de participer à l’office en les chantant. Les mélodies de ces chorals sont puisées dans le répertoire traditionnel, connu par tous les fidèles.

Jean-Clément Jollet
Auteur

Concert « Jean-Sébastien Bach » du 27 novembre

Johann Sebastian Bach

Mot d’accueil du Président lors de notre concert « Jean-Sébastien Bach » du 27 novembre.

Bonsoir et bienvenue à chacun pour un concert tout à fait inédit, orgue et voix, donné au profit du Téléthon. Je précise que la somme de 5 € sera prélevée sur chaque billet vendu.

Jouer Bach ce soir, avec Cécilia Parody, est particulièrement émouvant. Vous allez, tout comme moi j’en suis sûr, apprécier sa belle voix si touchante.

La date du 27 novembre, fête de la Médaille Miraculeuse, n’est pas un hasard dans l’histoire de l’Orgue Notre-Dame de Fondettes.

En effet, c’est le 27 novembre 2016 qu’est né ce projet d’orgue pour l’église de Fondettes.

Deux ans plus tard, le 27 novembre 2018 la commande est passée au facteur d’orgues.

Son inauguration, le 20 mai 2022 après d’incroyables péripéties, tient quasiment du miracle.

Ce soir, vous entendrez tous à quel point ce magnifique instrument, par sa clarté et sa précision, est merveilleusement adapté à l’exercice d’accompagnement et notamment l’accompagnement de la voix.

Faire vivre et donner à entendre un orgue de cette qualité est un privilège et un cadeau qui m’inspirent une reconnaissance infinie envers tous ceux qui ont permis la réalisation de ce projet et tous ceux qui le soutiennent aujourd’hui.

Qu’il me soit donc permis de remercier Monseigneur Vincent Jordy et le Père Bruno pour leur accueil bienveillant à l’église Saint-Symphorien de Fondettes.

Monsieur Cédric de Oliveira, Maire de Fondettes représenté par Madame Nathalie Leclercq, Adjointe à la culture et à la découverte artistique, et le conseil municipal pour les aides à notre association.

Merci à Madame Nadège Arnault, Présidente du Conseil Départemental, représentée ce soir par Valérie Jabot, vice-Présidente du Conseil Départemental chargée de la protection de l’enfance, et Conseillère départementale du canton de Saint-Cyr-sur-Loire.

Merci à Valérie Périgord pour l’annonce dans la Nouvelle République.

Merci pour sa présence à Thierry Landrieu, Président de l’Aubrière.

Merci à tous nos précieux partenaires : le Crédit Mutuel, l’Abbaye de Vallières, Fundeta, Carrefour Express de Fondettes avec Johann Blondet son courageux patron, et tous les commerçants amis de l’orgue.

Merci beaucoup à Tony Robin pour l’écriture des programmes et pour les traductions des textes qu’il va présenter ce soir.

Un très grand merci également à Gérard Chambon pour ses prises de sons professionnelles. Grâce à lui, vous pourrez retrouver ce concert sur le site orgue fondettes.

À ces remerciements j’associe particulièrement la mémoire d’Annie Robert, Jean-Michel Gorry et Hugues Bataille, soutiens inconditionnels sur terre comme au ciel maintenant.

Après le concert, un verre sera offert sous La tribune par les membres de l’Association, pour un temps d’échange.

Vous trouverez le programme de l’année 2025 sur le site mais retenez dès à présent en janvier des visites patrimoniales originales : orgue et locomotives à vapeur, ici et à Saint-Pierre-des-Corps avec Michel Madinier, ici présent que je salue. En mars un concert spirituel, le 17 mai La Passion selon Saint Jean avec les solistes et chœurs d’Ile de France et le 21 septembre 2025 le concert du Patrimoine avec Vincent Grappy, l’organiste de Blois.

Il est toujours temps de nous soutenir par votre adhésion ou son renouvellement pour 2025 à remettre dès à présent à Philippe notre Trésorier. Nous recherchons activement un remplaçant pour lui.

Soyez tous vivement remerciés pour votre présence.

Je vous souhaite une excellente soirée… au pays de Bach ! et un très beau concert !

Jean-Marie Besse
Président et Conservateur

Nuit des églises – 29 juin 2024

Nuit des églises - Juin 2024

Saint-Laurent de Rotterdam
Anonyme, 1669, Intérieur d’église St-Laurent de Rotterdam
(© Lille, Musée des Beaux-Arts)

La pratique du métier d’organiste, héritière de conservatoires institués après l’extinction des maîtrises cathédrales, est tellement conjointe à l’art instrumental concertant de la fin du XVIIIe siècle puis au concert symphonique du XIXe, instaurant le récital du virtuose isolé, qu’il semble aujourd’hui très difficile de retrouver les conditions d’exercice de l’ancien statut de l’organiste polyphoniste, chantre, maître de chœur, compositeur, de ce que je considère comme cet « âge d’or » (1560-1685), qui précède même notre tant aimé Bach, évidemment héritier de ce monde tout en s’imposant comme novateur.

Jouer de l’orgue n’était guère souvent ouvrir une partition, mais plutôt réduire un motet ou une messe à quatre ou cinq voix d’un prédécesseur franco-flamand, improviser un ricercar ou une fantaisie sur les versets des hymnes ou du Magnificat, pour remplacer ce « chœur des anges » que représentait les chantres, la schola ou la maîtrise, puis, par transposition, l’orgue. La présence des anges sur les buffets d’orgue et des appellations de jeux comme la « voix humaine » (voce umana en Italie) s’explique dans ce contexte, que nous avons presque tous oublié.

TANDEM D’ORGANISTES ET CHANTEURS
Musiques liturgiques de 1500 à 1700

Le programme interprété par deux organistes et chanteurs à distance d’une génération (un trentenaire et un quinquagénaire), spécialisés en musiques anciennes (du médiéval au baroque), tente de remettre en perspective les réalités du métier d’organiste, en proposant un voyage du début de la Renaissance jusqu’à 1700 environ, ce à travers l’Europe, de Burgos à Strabourg, en passant par Lübeck et la cour de Vienne.

Œuvres de Johannes Kotter, Conrad Paumann, Antonio de Cabezón, Thomas Tomkins, Wolfgang Ebner, Heinrich Scheidemann, avec quelques incursions chez Dietrich Buxtehude et Johann Sebastian Bach, les grands maîtres du baroque allemand et international. Laissons-nous émerveiller par la diversité des styles, des écritures – certes savantes – d’un flux musical qui n’a vraiment rien d’austère !


Jean-François Goudesenne. Musicologue médiéviste au CNRS (Orléans), spécialisé dans le chant grégorien, ancien critique musical chez Diapason, son parcours musical est moins connu. Ancien élève de Bernard HÉDIN, après trois prix du Conservatoire de Lille (orgue, Jean BOYER ; clavecin, Noëlle SPIETH et musique de chambre baroque, 1989-1992), il suit quelques stages à Lisieux et Barbaste avec Élisabeth JOYÉ et Pierre HANTAÏ (1998). C’est au département de musique ancienne du Conservatoire de Tours qu’il se perfectionne en claviers anciens, auprès de Jean-Luc ÉTIENNE et Sébastien WONNER (depuis 2017). Son parcours le tourne vers les musiques liturgiques du médiéval au début du baroque, particulièrement vers l’alternatim et l’organologie des instruments antérieurs à 1650. Finaliste au Concours Manchicourt à Nielles-lès-Ardres (septembre 2022) et Cem spécialisation « claviers anciens » au Conservatoire de Tours (juin 2023).

Arthur Wilkens (1993) est un chanteur et organiste professionnel, spécialisé dans les musiques du Moyen-Âge et de la Renaissance. Dans ses travaux, il s’est concentré sur le chant grégorien, la musique mensuraliste et la musique d’orgue des XVe et XVIe siècles. Après avoir étudié la composition et la direction de chœur au Brésil, son pays d’origine, il choisit de poursuivre son cursus de musicien professionnel en France, où au Conservatoire Francis Poulenc à Tours il étudie le clavecin avec Sébastien WONNER et l’orgue avec Jean-Luc ÉTIENNE. Il a poursuivi sa formation en Suisse à la Schola Cantorum de Bâle, institution où il obtient une Licence et un Master en claviers anciens avec Corina MARTI. Au cours de ses études à la Schola, il a rédigé un mémoire de Master sur le jeu d’orgue au 15ème siècle, d’après un traité de Tomas de Santa Maria du XVIe siècle, sous la direction de Marc LEWON ainsi qu’un autre projet de recherche spécialisée sur la notion de mesure (mensura) en chant grégorien, sous la direction de Christelle CAZAUX. Il a été aussi élève de chant de Katarina LIVLJANIC.

Frédéric Fantasie est chanteur et instrumentiste, qui s’est spécialisé en musique ancienne, obtenant son Cem spécialisation « musique de la Renaissance » au Conservatoire de Tours (juin 2022), de même Ivan LEYMARIE, Professeur de yoga et grand étudiant au Conservatoire de Tours, au département de musique ancienne, dans la classe de Véronique BOURIN. Avec l’ensemble Ut Resonet melos, il s’illustre dans la musique médiévale, plus particulièrement le chant grégorien et les polyphonies des XIe-XIIIe siècles.